Inouïs Inuits (2019/2020)

« J'amène mon bâton de parole, et m'adresse aux étoiles. Je sais être seule pour entendre les aurores boréales ».  Joséphine Bacon, Un thé dans la toundra, 2013

 

  • 001
  • 002
  • 003
  • 004
  • 005
  • 006
  • 007
  • 008
  • 009

L’inuit qaujimajatuqangit (IQ) est une théorie de la connaissance porteuse de précieux enseignements sur la société inuite, la nature humaine et l’expérience, qui se transmet par la tradition orale d’une génération à la suivante. « Ilippunga » signifie : J‘ai appris. La connaissance s’acquiert et se propage par l’observation, la patience, la pratique et l’expérience. C’est une connaissance constituée au fil du temps, en compagnie des anciens, sur une même terre, l"Inuit nunaat", la terre des Inuits.  Elle englobe tout, du paysage à l’écologie, en passant par les saisons, le climat, les ressources et les liens qui unissent tous ces éléments. Elle vise l’harmonie de l’environnement et de la collectivité, et le mieux-être de la société. Six concepts essentiels guident l’apprentissage et le comportement des Inuits, ainsi que leurs liens avec les animaux de l’Arctique : la protection de l’environnement, le traitement des femmes, des enfants et de la famille, la transmission des croyances, des récits et de la spiritualité inuits. La culture inuit est une " culture du peu", fruit d'une grande ingéniosité.

Métiers anciens, métiers nouveaux (2018)

« Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer ». Charles Baudelaire, 1863

 

  • 001
  • 002
  • 003
  • 004
  • 005
  • 006
  • 007
  • 008
  • 009
  • 010
  • 011
  • 012
  • 013
  • 014
  • 015
  • 016
  • 017
  • 018
  • 019
 
Cette phrase de Charles Baudelaire, tirée du « Peintre de la vie moderne », fût le point de départ d’une réflexion sur les métiers. Peu de temps après cette lecture, la photographie du « Pâtissier », d’August Sanders (1929) et la visite du Musée de la Marine d’Etaples (rendant hommage aux métiers de la mer) m’ont convaincu d’explorer ce sujet.

Enfant, j’ai été élevée dans une famille où la valeur travail signifiait beaucoup. Veuve, mon arrière-grand-mère maternelle est devenue «aubergiste», en 1917, tenant seule un café avec sa sœur en Bretagne. Egalement veuve, à l’âge de 43ans, ma grand-mère maternelle travailla aux PTT toute sa vie, de 17 à 65ans pour subvenir aux besoins de sa famille. Enfant, j’ai toujours vu mes parents beaucoup travailler. Mon père, électricien de formation, a dû assumer deux professions pendant 10 ans-l’une la nuit, l’autre en journée- avant de devenir chef d’entreprise.

 Adolescente, j’ai dévoré la saga des Rougon Macquart d’Emile Zola : sa description des métiers de la finance, du commerce, de la mine, et de la prostitution m’a fascinée et révoltée. Plus tard, entrée dans la vie active en 1993, je découvrais le monde du travail et ses usines : Renault Sandouville dans la zone industrielle du Havre, puis les ateliers d’Essilor à Provins. Toute une ruche de savoirs-faires, de métiers manuels ou intellectuels, de hiérarchies, au service d’un produit fini. J’ai ainsi pu rencontrer une multitude de personnes remarquables dans leur métiers- contredisant l’assertion de Charles Baudelaire.
 

Dans l’histoire de l’art, et au XXè siècle, certains artistes se sont déjà intéressés au sujet des métiers, par le biais de portraits ou de séries : le plus souvent des photographes comme Eugène Atget (« Les petits métiers de Paris »), August Sanders (« Visages d’une époque »), Irving Penn (« Les petits métiers »), François Kollar (« La France travaille »), mais aussi des peintres tels Chaïm Soutine (le petit pâtissier, le groom, le garçon de café), Georges Rouault (avocat, acrobates), et Pierre Alechinsky. A y regarder de plus près, il est très étonnant de constater que ces métiers sont presque exclusivement masculins : la femme est souvent absente de ces portraits…. exceptées « la marchande de ballons » photographiée par Irving Penn en 1950,  « la couturière » -eau forte et pointe sèche d’Alechinsky de 1948 et quelques ouvrières photographiées par Lewis Hine, en 1930, aux Etats-Unis. En revanche, l’éternelle figure de la prostituée a maintes fois été exploitée par les artistes. Comme si, jusque dans les années 50, l’unique travail féminin révélé était celui de la « professionnelle du sexe » ….

Dans les années 80 et 90, le cinéaste Alain Cavalier rend hommage au travail manuel féminin en filmant « 24 portraits », des témoignages de femmes simples et bouleversantes. En 2002, la photographe américaine Nancy Rica Schiff dévoile un monde du travail divers et mixte : elle édite un livre intitulé « Odd jobs », un florilège humoristique de métiers rares et singuliers, à la fois féminins et masculins.
« Le monde change », dit-on souvent…le monde se transforme plutôt qu’il ne change radicalement et les métiers reflètent ces mutations. Certes, certaines professions manuelles ont totalement disparu aujourd’hui en Occident (aiguilletier, matelassière, Indienneur), mais restent bien vivantes sur d’autres continents : filassière, laboureur à bras, piquetière ; d’autres ont été oubliées mais réapparaissent en temps de crise et d’économies dans nos sociétés occidentales (cordonnier, chiffonnier) ; certaines qualifications sont nouvelles : aranéologue, scaphandrier d’égoût, chirurgienne pédiatrique, agent décideur, femme agent de police. Mais, paradoxalement, et dans un monde hypertechnologique, un grand nombre de professions ancestrales perdurent : forestier, poétesse, clown, boucher, thanatopractrice, juge, repasseuse, prêtre. Immuables, ces métiers résistent et s’adaptent aux temps nouveaux. Ce travail est un hommage aux métiers anciens et aux métiers nouveaux. Hier comme aujourd'hui, la main et le cerveau humains restent les outils professionnellement les plus innovants. 
 

Et, en filigrane, cette éternelle interrogation : Artiste est-il un métier ? Un artisanat ? Un privilège ? Une malédiction ? « L’enfance retrouvée à volonté » ?

Artiste : un parasite sacré ? « Être artiste, c’est avant tout quelqu’un de soumis. Soumis à des messages mystérieux, imprévisibles, qu’on devait faute de mieux et en l’absence de toutes croyances religieuses qualifier d’intuitions (…). Ces messages pouvaient impliquer de détruire une œuvre, pour s’engager dans une direction radicalement nouvelle, sans direction du tout, sans disposer du moindre projet, de la moindre espérance de continuation (…) C’est en cela, et en cela seulement, qu’elle se différenciait des autres professions et métiers auquel Jed allait rendre hommage dans la seconde partie de sa carrière ».  Michel Houellebecq, 2010 (La carte et le territoire).

 

 

Couples (2010-2012)

« Si l’homme et la femme s’opposent pour mieux se compléter, ils doivent aussi se ressembler pour se comprendre et s’allier ». Elisabeth Badinter, 1986

 

  • 001
  • 002
  • 003
  • 004
  • 005
  • 006
  • 007
  • 008
  • 009
  • 010
  • 011
  • 012
  • 013
  • 014
  • 015
  • 016
  • 017
  • 018
  • 019
  • 020
  • 021
  • 022
  • 023
  • 024
 

En 2010-2012, j’ai réalisé une série de 40 dessins sur la thématique du « Couple ». Utilisant principalement les couleurs Bleu et Rouge (que les conventions dédient, dès la naissance et respectivement, aux garçons et aux filles), ces « tranches de vie » évoquent des histoires réelles ou fictives. Elles abordent le thème de la complexité des sentiments amoureux, de la passion, du double, et de l’androgynie.
Ces dessins sont le fruit de lectures d’essais (S. de Beauvoir, F. Héritier, G. Vigarello, E. Badinter), de documentaires d’actualité télévisés, de films, de littérature contemporaine, de mythologies et d’expériences personnelles.
Ne dit-on pas en Grèce antique, au Mali et en Inde, que chaque être humain porte en lui, dès la naissance, deux âmes de sexe différent ?
Cette série d’images, proches des enluminures médiévales, se décline sur un même format (40x29cm), et présente différentes techniques, mixtes, combinant le dessin (stylo bic, crayon de couleurs), l’encre et le collage.

 

 

Les Noirs (2009-2010)

« Il faut respecter le noir ; il ne plaît pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité ; il est agent de l’esprit ».
Odilon Redon, 1913

 

  • 001
  • 002
  • 003
  • 004
  • 005
  • 006
  • 007
  • 008
  • 009
  • 010
  • 011
  • 012
  • 013
  • 014
  • 015
  • 016
  • 017
  • 018
  • 019
  • 020

Dès le début de ma pratique du dessin, j’ai de suite eu une affinité particulière avec le stylo bic. J’apprécie particulièrement ce médium, car il glisse aisément sur le papier et offre une très grande liberté d’expression. Sa texture et la différence de ses rendus en terme de lumière se rapprochent subtilement de la gravure. En 2009, j’ai composé mes premières créations dessinées en m’inspirant des Maîtres anciens et de leurs estampes (Dürer, Schongauer, Gustave Doré, Bresdin, Kubin).

Tous ces dessins tentent de sonder les abysses de l’âme humaine : ses passions, ses contradictions, ses frictions, ses émotions.

Techniquement, j’ai varié les couleurs, utilisant le stylo bic noir, bleu, rouge et vert. Puis, j’ai ajouté de l’encre de chine, des encres et de la gouache.

 

 

Indiens  (2015-2016)

« L’Homme qui s’est assis sur le sol de son tipi pour méditer sur la vie et  son sens, a su accepter une filiation commune à toutes les créatures et a reconnu l’unité de l’univers ; en cela, il infusait à son être l’essence même de l’humanité ». Chef Luther Standing Bear, 1898

 

  • 001
  • 002
  • 003
  • 004
  • 005
  • 006
  • 007
  • 008
  • 009
  • 010
  • 011
  • 012
  • 013
  • 014
  • 015
  • 016
  • 017
  • 018
  • 019
  • 020

Attirée depuis toujours par les civilisations dites « primitives » et les cultures en survie, je garde un souvenir très fort de la réserve Navajos, visitée sur le site de Monument Valley, à la frontière de l’Arizona et de l’Utah, en 2002. L’exposition "Les Indiens des plaines" organisée en 2014 par le Musée du Quai Branly m’a également incitée à la réalisation de cette série  de dessins-peintures.

Je respecte les Indiens d’Amérique du Nord pour leur rapport fusionnel à la nature, leur hommage constant à la TerreMère, leur grand cœur et leur dignité, leur détachement du monde matérialiste, leur absence d’instinct de propriété.

Ces peuples ont une intelligence de vie innée et intuitive, loin des grands livres. Le Sacré imprègne constamment leur quotidien et leurs croyances. Ils utilisent le rêve et les visions comme prédictions et présages. Dans leurs cultures, le chaman est un élu car il est le grand spécialiste de l’âme humaine pour sa communauté. Il est l’homme qu’une « perception sensorielle hors du commun et la volonté de voir au-delà du visible  condamnent à l’inspiration » (Mircea Eliade). En cela, le chaman a la même vocation que l’artiste. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si de nombreux créateurs (Chateaubriand, Antonin Dvorak, Frida Kahlo, Max Ernst, Victor Brauner) ont été et continuent d'être fascinés, au cours des siècles, par ces peuples.

Ce retour à l’enfance des civilisations est mon hommage à leur paradis perdu, une plongée dans leurs traditions et le souhait d’un monde à l’avenir plus juste, plus raisonnable et moins corrompu.

Chaque dessin réalisé au stylo bic (rouge, bleu, vert) correspond à une peinture.

"Elle emprunte des laissez-passer pour un ailleurs inconscient. Dans ce voyage mystérieux, la nature sauvage, surveillée du coin de l’oeil par des astres colorés, apprivoise une humanité en danger, des civilisations porteuses de traditions ancestrales. Dans ses compositions puissantes et profondes, Anne Lemaitre draine les états d’âme de notre époque, une réalité inquiète et traquée mais toujours digne car consciente de sa force intérieure."

Christophe Dard, 2017